L’enquête de l’Université de Genève montre un système académique à bout de souffle (Le Temps, 20.1.2022)

Par Fabien Goubet

Les situations de précarité et de harcèlement relevées ne sont pas des cas isolés, mais bien la conséquence d’un mal structurel qui ronge le système académique, estime l’association genevoise du corps intermédiaire

Un système «à bout de souffle». C’est ce qui ressort de l’étude commandée par l’Université de Genève (Unige), qui désirait faire un état des lieux de la situation professionnelle du corps intermédiaire, aux rudes conditions de travail. Les propos sont de Mathilde Matras, membre du comité de l’Association commune du corps intermédiaire des collaborateur·rice·s de l’enseignement et de la recherche (Accorder). «Les conclusions de cette enquête montrent que les problèmes pesant sur les personnels du corps intermédiaire ne sont pas des cas individuels, mais bien un mal structurel», analyse cette assistante doctorante à la Faculté des lettres de l’institution genevoise.

Le corps intermédiaire représente les chercheurs non titularisés, c’est-à-dire non professeurs. Il englobe les jeunes en début de carrière tels que les post-doctorants, mais aussi d’autres grades et postes tels que les collaborateurs scientifiques, les chargés de cours et autres maîtres-assistants. A Genève, ce sont 3800 personnes qui sont concernées. Majoritairement sous contrat à durée déterminée, ils disent souffrir de la précarité inhérente à leur profession. De tels contrats sont la conséquence de l’organisation du financement de la science, où la majorité des bourses sont allouées sur de courtes périodes, allant d’un à quatre ans.

L’excellence se résume à la productivité

La présente enquête, pour laquelle l’association Accorder a été consultée, a établi que la moitié des répondants disent craindre de glisser dans la précarité. «C’est plus qu’un sentiment, c’est vraiment de la précarité, nuance Mathilde Matras. Une grande partie des personnes qui se disent précaires sont âgées de 35 à 40 ans et ont parfois derrière elles sept à huit ans de contrats courts; 50% ne prennent pas l’intégralité de leurs congés et 95% disent travailler sur leur temps libre. Le système académique actuel résume l’excellence scientifique d’un chercheur à sa productivité», commente Mathilde Matras.

Par ailleurs, les cas de harcèlement sont en nombre inquiétant: 22% des répondants disent y avoir été confrontés personnellement. Par ailleurs, 3,4% des sondés ont affirmé être victimes de harcèlement sexuel et 12,9% signalent avoir été témoins de tels agissements. Pour Mathilde Matras, «une personne sur cinq confrontée au harcèlement, c’est alarmant. On peut y voir notamment les effets d’une trop grande concentration des pouvoirs par le corps professoral, ce qui favorise de multiples abus». Et comme souvent, personne n’ose parler, soit par solidarité, soit par crainte pour sa carrière, ajoute la chercheuse.

Le rectorat de l’Unige dit mettre en place un plan d’action pour améliorer la situation. Il prévoit notamment de mieux informer sur les carrières, de valoriser les voies non académiques au sein de l’université et enfin de déployer des formations complémentaires «facilitant la transition hors de l’alma mater». Un premier pas dans un chantier qui s’annonce immense, et qui de par son caractère structurel dépasse le cadre de l’université.

https://www.letemps.ch/sciences/lenquete-luniversite-geneve-montre-un-systeme-academique-bout-souffle

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